A propos de "Syngué sabour" de Atiq Rahimi
Syngué sabour (Pierre de patience en Persan) est un livre bouleversant. Alors que j'étais entré dedans en catimini, presqu'à reculons, j'ai été pris par la violence inouïe de cette confession intime. C'est un huit clos entre un homme inanimé après avoir reçu une balle dans la nuque et son épouse qui le veille et lui parle. Elle lui raconte, presque malgré elle ("je suis possédée"), sa vie, sa désespérance, ses humiliations (la belle-mère qui veille à sa virginité quand le mari est au front, les frères qui la reluquent sournoisement), mais aussi les rayons de soleil (ce beau-père qui l'aimait, lui lisait des poèmes, la faisait réfléchir …). Au fur et à mesure du récit, dans une atmosphère de fin du monde, la femme va de plus en plus loin dans son témoignage. Elle évoque la place de la femme dans la société, ou plutôt son absence de place du fait du mépris des hommes (cache ta viande lui dit son époux), cette religion oppressante, la sexualité (elle aurait tant aimé qu'il s'occupe aussi de son plaisir à elle), la guerre qui n'en finit jamais ("Après la libération… vous ne vous battiez plus que pour le pouvoir"). Tout au bout de ce monologue, il y aura l'aveu de son secret, de ce dont elle n'avait jamais pu parler ouvertement. Cette femme se libère de son carcan par la parole face à cet époux immobile et muet. L'écriture de Atiq Rahimi est belle, à la fois simple et recherchée, provoquante et délicate, sensuelle et crue. Un livre fort, déchirant, dont on ne sait s'il se termine sur une note d'espoir, tout étant question d'interprétation, mais qui laisse dans le cœur une trace indélébile.