Lettre à C...

Publié le par Yves LEMESLE

Le souvenir d'un long baiser, une dédicace sur une photo et une carte postale : voici tout ce qu'il me reste de toi. Je regarde la photo dont les couleurs sont passées. Je pense qu'elle a dû être prise au cours de l'été 1982 pendant un camp vélo à Binic. Je me souviens de la date car c'était l'époque de l'état de guerre en Pologne consécutif aux grandes grèves de Solidarnosc et nous en avions parlé. Tu m'avais fait part de tes craintes de voir l'Union Soviétique intervenir militairement. Nous avions peur d'une nouvelle guerre sur le continent européen. Toujours est il que nous portions assidument le badge aux couleurs du célèbre syndicat en signe de soutient. Tout cela est si lointain. Je repense parfois à toi avec nostalgie. Dire que tu fus la femme de ma vie me semble excessif même si tu as beaucoup compté pour moi. Et puis ces affirmations péremptoires sont tellement fragiles. Ce qui est vrai aujourd'hui se conjuguera demain à l'imparfait. La femme de ma vie, c’est celle que j’aime aujourd’hui. Pas celle dont j’étais amoureux il y a un mois ou trente ans, ni celle que j'aimerai demain. Ce n’est pas non plus parce que j’avais dix huit ans et qu’un amour à cet âge là serait plus important. Une passion amoureuse est marquante à toute époque de la vie. Il n’y a pas d’âge pour vivre une belle histoire d’amour. Ou plutôt il n’y a pas d’âge pour l’amour, que l’histoire soit belle ou désespérante. Taslima Nasreen ne dit pas autre chose dans son poème quand elle écrit : "O jeune homme de soixante ans - Tombe amoureux si tu veux - En amour l'âge ne compte pas". Je t’ai aimé pendant deux longues années au cours desquelles tu m’as donné deux heures de bonheur. Oui, deux heures, je n’exagère pas. Certes tout le reste ne fut pas détestable. Il y eut d’autres bons moments mais nous ne fûmes à l’unisson que pendant ces cent vingt minutes que nous partageâmes sur un banc public au milieu d’une nuit du mois d’avril. Ces cent vingt minutes que nous passâmes à nous bécoter. Tu avais des lèvres particulièrement agréables. Je me suis toujours plut à penser qu’elles avaient été dessinées par un artiste génial. Elles semblaient faites pour sourire et donner du plaisir. Ce n’est que plus tard, alors que notre heure était déjà passée que je découvris ton corps et particulièrement tes seins, ce qui ne fit d’ailleurs qu’augmenter ma rage. Je reviens sur ces deux heures que nous passâmes ensemble. Nous étions à une soirée chez V…. Vers minuit je me décidai à rentrer chez moi. J'avais à peine fait cinquante mètres que je t'entendis m'appeler. Tu t'es jetée dans mes bras et nous nous sommes tout de suite embrassés. "Je t'aime Cécile" furent mes premières paroles quand nos lèvres se séparèrent. Te souviens-tu de ta réponse ? "Je crois que moi aussi". C'est le "Je crois" qui est le plus important. Je ne m'en suis pas rendu compte tout de suite. Ce "je crois" est plus tard devenu "Je ne suis pas sûre" puis "il faut que je réfléchisse". D'ailleurs il me semble que tu continues de réfléchir puisque trente ans après tu ne m'as pas encore fais part du résultat de ta méditation. Toujours est-il que pendant ces deux heures je mangeai tes lèvres avec gourmandise. Je n'oublierai jamais leur douceur. Il faut te dire que j’attendais ce moment depuis plusieurs mois. Je ne sais pas si tu peux imaginer le bouillonnement qui se déchaîna dans ma tête lorsque tes lèvres se posèrent sur les miennes. C’était la première fois que j’embrassais une fille. Je crois que pour toi aussi c’était le premier baiser. Peut-être y repenses-tu de temps en temps ? Nous nous sommes assis sur un banc dans un petit square. Pendant quelques années j’y suis retourné régulièrement comme en pèlerinage. Et puis le temps a fait son œuvre, d’autres amours, d’autres lèvres, d’autres promesses m’en ont fait oublier le chemin. Je ne crois pas que je pourrais le retrouver aujourd’hui si tant est qu’il existe encore. C’est quand même assez drôle de penser que les minutes les plus exquises de ma vie se sont déroulées sur un banc public. Brassens avait bien raison de chanter que les bancs verts étaient là pour abriter quelques temps les amours débutants. C’est exactement ce qui nous arriva sauf que, l’heure tardive aidant, nous n’eûmes pas à subir les regards obliques des passants honnêtes. Ou alors s’il y en eut, je ne les vis pas, trop occupé que j’étais à saisir toute la quintessence de notre étreinte. Je ne sais combien de fois j’ai pu te déclarer mon amour ce soir là. Mes lèvres ne s’éloignaient des tiennes que pour te susurrer des « Je t’aime ». Je ne me souviens pas que tu m’aies dit quoi que ce soit. J’imagine que cela aurait dû m’inquiéter. Mais au contraire j’étais confiant et heureux. Je t’aimais, tu m’aimais, nous nous embrassions, rien ne pouvait nous arriver, m’arriver. L’idée de faire l’amour avec toi ne m’effleura même pas. Je t’ai donné un dernier baiser devant la porte de la maison de V… puis je suis rentré. J’aurais dû t’emmener, prolonger le plus longtemps possible la magie de ces instants. Peut-être que si je t’avais gardé près de moi cette nuit là, notre histoire en eut été différente. Quand je pense que pendant les mois précédents, nous passions tellement de temps ensemble que nos amis pensaient que nous étions amants. Rappelle toi Cécile. Nous nous retrouvions tous les midis dans les jardins du Thabor, nous promenant côte à côte ou révisant nos cours d’espagnol sur un banc public. Tiens, déjà un banc ! Nous étions parfois accompagnés de F… Ce que j’ai pu le maudire celui-là de nous voler notre précieuse intimité. Le soir, à la sortie des cours, nous nous rendions au « Synthi » boire un café, parfois une bière brune dans un beau verre aux formes arrondies. C’était un pub assez sombre où il était facile de s’isoler. Tout nous plaisait dans cet endroit. Le décor était en bois, la lumière tamisée et l’atmosphère feutrée. Jamais un cri ne venait troubler le calme ambiant. On se serait cru dans une chapelle. La dernière fois que j’y suis allé, c’était avec toi, deux jours après la soirée chez V…, quand tu m’as annoncé que tu avais peur de t’être trompé, que tu n’étais pas sûre de m’aimer et qu’il fallait que tu réfléchisses. Tout mon bonheur s’écroula en un instant. Je t’ai encore serrée dans mes bras, tu as encore accepté mes baisers, mais il fallait que tu réfléchisses. Je n’ai pas compris qu’il s’agissait d’une figure de style diplomatique pour me dire « Je suis désolée de t’avoir laissé espérer mais je ne t’aime pas et notre aventure de l’autre soir n’aura pas de lendemains ». Cela eut été clair et net. Au lieu de cela, dès mes larmes séchées, je me repris à espérer. Et j’ai espéré longtemps, trop longtemps. Je me disais que tu réfléchissais vraiment, que tu hésitais encore et que tu me reviendrais surement. Je me suis jeté à corps perdu dans une bataille qui était perdue d’avance. Une bataille dans laquelle je fis preuve d’une opiniâtreté proche de l’aveuglement. Ma ténacité à ne pas te lâcher fut d’ailleurs partiellement récompensée puisqu’à plusieurs reprises tu m’offris à nouveau tes lèvres et que je découvris même la suavité de ton corps. J’ai souvenance d’une soirée particulièrement arrosée passée chez Y…. durant laquelle nous fîmes une promenade bras dessus bras dessous. Au retour nous partageâmes le même lit. Je caressai longuement tes seins qui étaient très doux. Tu m’avais autorisé ce geste en me disant : « Tu es mon ami, ils sont à toi ». Je profitai largement de ta permission pour les palper et les baiser. J’en conserve un souvenir ému. Je n’ai jamais retrouvé depuis une poitrine aussi moelleuse, aux rondeurs si subtiles. Mais ton comportement ambigu entretenait dangereusement ma passion pour toi. Maintenant que j’ai acquis l’expérience de l’alcool je sais que tes défenses étaient annihilées ce soir là. J’ai moi aussi vécu depuis des réveils douloureux dans les bras de femmes dont je ne partageais pas les sentiments. L’ivresse et le romantisme ne sont pas compatibles. Une autre fois tu eus moins d’excuses. Tu avais passé la nuit chez A… Le dimanche matin je vous amenai les croissants et encore une fois nous nous sommes enlacés et tu as laissé ton corps m’enivrer. Aucun excès éthylique n’excusait ta tendresse à mon égard. Je crois que mes caresses ne te laissaient pas indifférente et que tu prenais du plaisir à nos étreintes. Peut-être même que tu m’aimais à ta façon. Nous n’étions finalement que deux êtres en souffrance avec une fin d’adolescence douloureuse. Nous découvrions l’âge adulte sans enthousiasme. Nous rêvions d’amour et d’eau fraîche mais nous nous complaisions dans le mal de vivre. Notre amour en pointillé nous a peut-être aidés à grandir mais il me laisse un goût amer. Tu ne cédas plus jamais à mes avances. Ce qui ne m’empêcha pas de poursuivre la découverte de ton corps. Pendant le camp vélo nous étions constamment l’un près de l’autre. Tu portais un short très court. Je ne me lassais pas d’admirer le galbe de tes jambes et la courbure de tes muscles jouant avec le pédalier. Un autre jour, sur la plage tu me tournais le dos quand tu enlevas ton tee-shirt et ton haut de maillot de bain. Pendant quelques secondes je m’imprégnai de la nudité de ton dos. Bien que j’aie toujours conservé cette image en moi, je regrette encore aujourd’hui de ne pas avoir eu d’appareil photo pour immortaliser cette vision furtive. Ces légères dénudations m’ont d’autant plus frappées qu’elles n’étaient pas habituelles. Tu ne t’habillais pas de manière provocante. Je n’ai pas le souvenir de t’avoir vu porter une mini-jupe. Il pouvait t’arriver lors des fortes chaleurs estivales de revêtir une robe longue en tissu léger mais la plupart du temps tu optais pour un jean et une chemise ample. Tu n’avais pas besoin d’artifices pour que ta beauté se remarque. Tu ne te maquillais jamais et pourtant ton visage resplendissait grâce à ce sourire dont j’ai déjà parlé. Finalement nous décidâmes qu’à défaut d’être amoureux, nous serions amis. Dans mon esprit cela voulait dire que nous n’aurions pas de secret l’un pour l’autre. Après avoir idéalisé notre amour, j’idéalisais notre amitié. Je la concevais comme un attachement exclusif. Ce n’était qu’un piètre succédané à l’adoration que je continuais à te porter. Pour sceller notre nouveau pacte je t’offris un bouquet de fleur. Je te fis venir chez moi sous un prétexte quelconque et j’eus beaucoup de mal à surmonter mon émoi pour te le remettre. J’ai dû te dire quelque chose comme « Pour te prouver que je suis ton ami ». Je partis le soir même à Saint-Briac pour les vacances d’été. C’est la dernière fois que je t’ai vu. J’ai reçu quelques jours plus tard une jolie carte postale en remerciement. Puis R… m’apprit que tu sortais avec quelqu’un depuis près d’un mois. Ce fut un choc. Pour moi tu avais trahi notre amitié en ne m’annonçant pas toi-même cette nouvelle. Je saisis ce prétexte pour te fuir et couper définitivement tous les ponts avec toi. En fait j’avais besoin de ce subterfuge pour sauver la face. T’éviter me permettait de me désintoxiquer de toi tout en te faisant porter la responsabilité de notre rupture. Tu n’as jamais fais d’effort pour me revoir. Je pense que tu avais compris que mes sentiments étaient trop exaltés et que seul un éloignement définitif me permettrait de guérir. Tel un alcoolique repenti, je ne pourrais plus boire à ton calice sans risquer de sombrer à nouveau dans une passion destructrice. J’ai eu très peu de nouvelles de toi. J’ai appris que tu t’étais mariée avec l’homme qui partageait ta vie depuis deux ans. Et puis c’est tout. Avant d’écrire cette lettre j’ai essayé de retrouver ta trace mais sans succès. J’espère que le hasard nous mettra face à face un jour. Tu verras que j’ai beaucoup changé. Je veux dire physiquement, parce qu’avec la femme que j’aime je suis toujours aussi insupportable. J’imagine que toi aussi tu as beaucoup changée, mais je sais que je reconnaîtrai ton prodigieux sourire.

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Publié dans Nouvelles

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