L'enfant et le carpeau

Publié le par Yves LEMESLE

Carpeau.jpgC'était une belle après-midi du mois de mai. Le soleil musardait le long de la rivière. L'onde avait pris sa couleur émeraude qui lui seyait à ravir. Entre deux eaux, un carpeau nommé Pierrot profitait de la sieste parentale pour gambader dans la lumière du printemps. Il vagabondait ainsi, fort d'une radieuse insouciance. C'était, je vous l'ai dis, une belle journée, que rien ne paraissait pouvoir gâter. Pourtant, au détour d'une vaguelette, le jeune poisson fut violemment projeté sur le côté. Il ne comprit pas ce qui s'était passé. L'eau était subitement devenue trouble, la nuit semblait être tombée d'un coup.
"Pierrot ! Pierrot ! Où es-tu ?
"Papa, Maman, je suis là, je n'ai rien !
Le carpeau entreprit de rejoindre ses parents au fond de l'eau. Chemin faisant, il fut une nouvelle fois renversé par une onde de choc, provoquée, il s'en rendit bien compte cette fois, par la chute d'un caillou.
"Au secours, au secours, il pleut des cailloux. Papa, maman, il pleut des cailloux, à l'aide." Cria Pierrot apeuré.
La famille s'abrita bientôt au fond d'une petite cavité naturelle creusée dans le flanc du lit du fleuve.
Enfin protégée, toute la litée observa  le spectacle inquiétant qui lui était proposé. Certes, il ne pleuvait pas des pierres comme l'avait tout d'abord cru Pierrot, mais à intervalle régulier un caillou plongeait au fond de l'eau. Que pouvait bien signifier tout ce charivari ? Des roches tombaient-elles de la colline voisine, pourtant habituellement si pacifique ? Ces satanés humains avaient ils recommencé à se battre entre eux ? Un génial chercheur testait-il une nouvelle technique de pêche ?
Que de questions sans réponse tandis que le bombardement continuait à menacer le peuple des poissons.
Profitant d'une accalmie, Pierrot regagna prudemment la surface. Il y retrouva Angélica la jolie grenouille verte, à l'abri d'un nénuphar.
"Que se passe t'il Angélica ?
"Ce n'est qu'un petit homme qui s'amuse à jeter des pierres dans l'eau, répondit la grenouille.
Pierrot fut un peu surpris par le stoïcisme de son amie. Il est vrai qu'habitant la surface, elle était plus au fait que lui des us et coutumes de l'humanité. Pour les poissons l'homme est un animal nuisible qui pille, vole, détruit et assassine, avec lequel la cohabitation inévitable n'est pas de tout repos, et dont il faut sacrément se méfier. Le carpeau estimait donc, à juste raison, que le jeu de l'homuncule était dangereux pour la faune et la flore aquatique. Il était absolument déterminé à faire cesser cette agression gratuite et stupide. Le carpeau prit, si je puis dire, son courage à deux mains,  fonça vers le garçonnet et se planta devant lui, la tête émergée.
"Ce n'est pas bientôt fini ce bombardement ? Cria Pierrot.
Cette apostrophe surpris le petit garçon qui s'arrêta net alors qu'il s'apprêtait à lancer de toute ces forces un morceau de rocher.
Profitant de son avantage, le petit poisson insista :
"Qu'est ce que c'est que ces manières d'essayer de nous assommer alors que nous ne vous avons rien fait ?
"Euh … mais … qui es tu toi dit l'enfant
"Je m'appelle Pierrot, je suis un carpeau.
"Un quoi ?
"Un carpeau, une petite carpe, ou un poisson si tu préfères, expliqua Pierrot légèrement surpris par l'ignorance de son interlocuteur. A l'école, les maîtres lui avaient toujours appris à se méfier des hommes parcequ'ils étaient très intelligents et qu'ils connaissaient tout. Or voilà que pour son premier contact avec les habitants de la terre, il tombait sur un ignare qui ne savait même pas reconnaître un poisson. Ce n'était vraiment pas de chance. A moins que ses maîtres n'aient largement surestimé les capacités des hommes.
- Je n'aime pas les poissons car ils ont des arrêtes déclara l'enfant.
- T'as qu'à pas nous manger c'est tout.
- Ma mère dit que c'est bon pour la santé
- La santé de qui ?
- Ben la mienne pardis.
- Et la santé des poissons, elle y a pensé ta mère ? Elle croit peut-être que terminer étêté, écaillé, vidé de mes entrailles, coupé en darne et noyé d'huile d'olive, c'est bon pour ma santé ? Elle se moque de qui ta mère ?
Pierrot était très en colère mais le petit garçon n'était pas facilement impressionnable.
- Non seulement t'es pas bon mais en plus tu sens très mauvais, répliqua l'enfant.
- Comment pourrais-je sentir mauvais alors que je suis toujours dans l'eau. Je n'ai même pas besoin de me laver. C'est pas comme toi qui es tellement sale que tu dois prendre une douche tous les soirs.
Le dialogue entre le bipède et le poisson prenait une tournure plutôt inattendue. Alors que Pierrot était intervenu pour faire cesser les jets de pierres, l'enfant et le carpeau se lançaient à la figure des observations acerbes sur l'hygiène des uns et des autres.
Les camarades du petit garçon arrivèrent bientôt et eurent tôt fait de mettre un terme à cet échange par leurs imprécations belliqueuses :
"A bas les cul de jattes", "empesteur de frigidaire", "bouffeur d'asticots"…et autres compliments appréciables. Les hommes ont ainsi la détestable habitude de jeter l'anathème sur tout ce qui est différent ou sur ce qu'ils ne connaissent pas. Ils se comportent vis à vis de la nature en despotes sanguinaires et malfaisants, tuant, pillant, polluant, asservissant, exterminant. Qu'est-ce que les petits hommes connaissaient de la vie du carpeau ? Rien, absolument rien. Ils ignoraient tout de son habitat, de son mode de vie, de sa nourriture. Mais, plus grave que l'ignorance, ils n'éprouvaient pas la moindre curiosité à cet égard. Ils n'avaient aucune envie de découvrir ce monde inconnu qu'ils s'apprêtaient pourtant à détruire sans états d'âme.
Cette fois, ce fut un déluge de cailloux qui s'abattit sur le pauvre carpeau. Il ne s'agissait bien évidemment pas d'attraper un poisson pour se nourrir. Ils étaient déjà bien repus de leur copieux goutter. Non, c'était par pure méchanceté qu'ils visaient ainsi le poisson, dans le but de le tuer gratuitement, sans aucun profit pour qui que ce soit. Heureusement leur habileté n'était pas à la hauteur de leur bêtise et Pierrot put regagner sans dommages sinon sans peur le fond de la rivière. Nombre de ses congénères n'eurent pas la même chance et furent tués ou estropiés par cette attaque violente. La pauvre grenouille Angélica, pourtant si indulgente avec les humains, perdit une patte, coupée nette par une pierre tranchante qui décapita également son ami le  nénuphar. Du haut de ses trois pattes restantes elle n'éprouva plus, dès lors, que mépris pour les humains.
A leur départ, les petits hommes ne laissèrent derrière eux que désolation, angoisse et meurtrissure. La rivière n'était plus qu'un champ de bataille comme les humains les aiment tant. La berge était dévastée. Jonquilles et coquelicots n'avaient pas survécus à la mitraille et leur flétrissure jonchait lamentablement le sol. Le fleuve charriait les corps inanimés de dizaines de poissons touchés par les projectiles meurtriers. Un silence assourdissant s'était abattu sur la rivière. Au fond de l'eau le spectacle n'était guère plus réjouïssant. Gardons, brèmes, carpes, écrevisses, crabes, mollusques gisaient sur le fonds, tous écrabouillés par les pierres des assassins. Le cours d'eau endeuillé découvrait la haine, cette formidable machine à détruire et œuvre maîtresse de l'humanité.
A dater de ce jour les promeneurs n'aperçurent plus jamais de poissons se dorant au soleil. Les pêcheurs délaissèrent cette rivière réputée peu poissonneuse. Pourtant, la nuit, un observateur attentif pourrait apercevoir le peuple des poissons venir mettre l'ouïe à l'air libre pendant que l'homme est endormi dans sa demeure. Les fleurs profitent de la lumière sélène pour s'épanouir elles aussi. Pendant le jour les habitants de la rivière se terrent dans les enfractuosités de son lit et les plantes cachent prudemment leurs plus beaux ornements. C'est depuis ce triste carnage que les hommes appellent ce lieu "La rivière sans vie".


Publicité

Publié dans Nouvelles

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
C
<br /> salut!<br /> J'ai beaucoup aimé cette petite histoire pleine d'humour et malgré tout trés réaliste !<br /> Quant à Millénium, je les ai lu il y a bientôt 2 ans et j'avais beaucoup aimé. As tu lu les policiers de Camilla Läckberg ? Je crois que je les apprécie encore plus ! C'est un auteur suédois.<br /> Bises<br /> A bientôt<br /> Caro<br /> <br /> <br />
Répondre
Y
<br /> Bonjour Caro.<br /> Non je n'ai pas lu Camilla Läckberg mais puisque tu me dis que tu les apprécies encore plus que Millénium, je ferai prochainement une détour vers ma librairie préférée.<br /> Bises<br /> Yves<br /> <br /> <br />