La corvée du coiffeur

Publié le par Yves LEMESLE

Pierre Auguste RenoirCe matin je me suis rendu au salon de coiffure. C'est la corvée trimestrielle à laquelle je ne peux pas couper. Je n'ai jamais aimé cela. Pendant mon enfance, ma mère se chargeait elle-même de ma coupe de cheveux. Outre que le résultat approximatif m'attirait les quolibets de mes copains d'école, je redoutais surtout l'amputation accidentelle d'une partie périphérique de mon oreille. Ce sentiment d'insécurité ne m'a jamais quitté. Encore aujourd'hui, alors que je fais appel à des professionnels, je suis tendu quand je m'assieds dans le fauteuil. Il peut arriver que le shampoing, lorsqu'il est pratiqué comme un massage parvienne à me détendre mais ce n'est pas toujours le cas. Mon état ne s'arrange pas quand la coiffeuse aborde l'aspect pratique de notre rencontre. "Vous les coiffez comment ?" me demande t-elle. C'est une question qui m'a longtemps traumatisé. J'avoue que je n'ai pas de peigne et que la glace de la salle de bain, unique miroir de l'appartement, n'est pas du tout usée. Après avoir essayé le stupide "Je ne sais pas", je privilégie désormais l'amusant "Je ne les coiffe pas". Ça ne fait pas avancer les choses et ça la met dans l'embarras mais je n'ai pas trouvé mieux. Un autre facteur de stress est l'obligation qui m'est faite de soutenir la conversation. Je rencontre ma coiffeuse trois ou quatre fois l'an pendant une durée ne dépassant pas la demi-heure. C'est dire que nous ne sommes pas intimes. J'aimerais bien que l'opération se déroule en silence mais elle s'obstine à vouloir alimenter le filet ténu de notre discussion. Elle ignore tout des sujets qui m'intéressent. Ses amorces de dialogue sont à la fois pathétiques et touchantes. Le "Il fait beau aujourd'hui ?" précède de peu le "Vous ne travaillez pas ce matin ?". Que puis-je répondre à des questions pareilles. Pourtant, je fais des efforts de courtoisie. Je rétorque poliment : "Oui il fait meilleur qu'hier" ou "Non, j'ai pris ma journée pour pouvoir vous rendre visite". Mon peu d'enthousiasme ne la rebute pas. Elle veut connaître ma profession, savoir où j'ai passé mes vacances et si je suis nouveau dans le quartier. Quand elle comprend l'inanité de ses efforts, il est trop tard, le rendez-vous touche à sa fin. Je la quitte soulagé malgré la sensation désagréable du gel qu'elle n'a pas manqué de me coller dans les cheveux.

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Publié dans Journal

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